Overblog Tous les blogs Top blogs Associations & ONG
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Réflexion à partir de la philosophie du Mvet

Par Venant Debomame

Introduction

La figure du Ndzô-Mvet, le diseur de Mvet, occupe une place particulière dans la société traditionnelle du peuple Ayong. Sa fonction dépasse largement la simple récitation d'un récit épique. Il est dépositaire d'une connaissance transmise à travers la geste des immortels, connaissance qui touche à la philosophie, à la mémoire, à la médecine traditionnelle, à la spiritualité et à la compréhension des relations entre le monde visible et le monde invisible.

Cette dimension multidimensionnelle de son savoir a parfois conduit à assimiler le Ndzô-Mvet à un sorcier. Une telle assimilation pose pourtant un problème fondamental : la possession d'un savoir relatif aux forces invisibles suffit-elle à faire d'un individu un sorcier ?

La réflexion développée dans Réflexion sur la philosophie du Mvet comme remède, enjeu d’une médecine interculturelle[1],  conduit à répondre négativement à cette question. La distinction entre le Ndzô-Mvet et le sorcier ne repose pas uniquement sur la nature des connaissances qu'ils peuvent posséder, mais principalement sur leur fonction sociale, leur déontologie et la finalité de l'utilisation de ces connaissances.

Unesco Gabon Mvet Oyeng Generation Ekang patrimoine attestation Venant Debomame Libreville
(c) Diseur Mvet vs Sorcier, Génération Ekang, (#IA, 2026)

1. Le Ndzô-Mvet : un détenteur de connaissances multidimensionnelles

L'apprentissage du Mvet ne consiste pas uniquement à mémoriser des récits. Le futur diseur apprend également les règles, les secrets et les principes qui régissent la société. La connaissance du Mvet implique ainsi une forme de discipline spirituelle et morale. Le Ndzô-Mvet doit savoir quand parler, ce qu'il peut révéler et comment utiliser son savoir.

Dans cette conception, la parole possède une fonction particulière. Elle peut instruire, soigner, réparer et contribuer à restaurer l'équilibre social.

Le Ndzô-Mvet devient alors simultanément :

  • gardien de la mémoire ;
  • transmetteur de connaissances ;
  • sage ;
  • interprète du récit Mvet ;
  • acteur de la médecine traditionnelle ;
  • médiateur entre différentes dimensions de l'existence ;
  • éducateur de la communauté.

Son savoir lui permet d'interroger aussi bien le monde visible que les réalités invisibles.

2. Pourquoi le Ndzô-Mvet est-il parfois assimilé au sorcier ?

La confusion provient principalement de la relation que le Ndzô-Mvet entretient avec l'invisible.

Dans certaines conceptions occidentales, la connaissance des forces invisibles, la pratique de la divination ou l'utilisation des connaissances traditionnelles ont souvent été regroupées sous la catégorie de la « sorcellerie ». Or, cette classification ne permet pas nécessairement de comprendre les catégories propres aux sociétés africaines. Le fait de connaître une réalité invisible ne signifie pas nécessairement vouloir l'utiliser pour nuire. Il faut donc distinguer le savoir de l'usage du savoir.

Cette distinction constitue l'un des fondements de la réflexion développée dans le chapitre étudié.

3. Ndzô-Mvet et sorcier : deux usages différents du savoir

La différence essentielle se trouve dans la finalité.

Le sorcier, tel qu'il est défini dans l'ouvrage, est celui qui utilise ses connaissances des forces de la nature ou de l'invisible dans une intention nuisible. Son action peut viser à détruire, affaiblir ou perturber une personne, une famille ou une communauté.

Le Ndzô-Mvet, au contraire, est présenté comme celui qui met son savoir au service de la construction, de la guérison, de la transmission et de l'équilibre collectif.

Il existe donc une différence entre : connaître les forces et utiliser les forces à des fins destructrices.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi le Ndzô-Mvet ne peut être automatiquement assimilé au sorcier.

4. Ndzô-Mvet, Nganga et Beyem : des catégories à distinguer

La réflexion conduit également à s'interroger sur les différentes figures du savoir dans la société traditionnelle.

Le Nganga apparaît comme un détenteur de connaissances thérapeutiques et spirituelles. Il intervient notamment dans la compréhension et le traitement de certaines situations qui dépassent le cadre strictement matériel.

Le Ndzô-Mvet, quant à lui, possède une connaissance particulière liée au Mvet et à sa philosophie. Sa fonction est notamment de transmettre, interpréter et préserver une mémoire culturelle et spirituelle.

Les Beyem renvoient, dans la réflexion proposée par l'auteur, à une catégorie plus large de détenteurs de savoir. La notion de savoir peut ainsi englober différentes figures : savants, sages, prêtres et autres spécialistes de la connaissance.

Cette conception montre que les catégories traditionnelles ne correspondent pas nécessairement aux classifications modernes.

Il convient donc d'éviter de traduire mécaniquement les concepts africains dans des catégories occidentales sans tenir compte de leur contexte culturel.

5. Le problème de la diabolisation des savoirs traditionnels

L'une des questions importantes soulevées par cette réflexion concerne la manière dont les savoirs traditionnels africains ont été interprétés au cours de l'histoire.

La connaissance des plantes, la médecine traditionnelle, la divination, les pratiques initiatiques et la compréhension des rapports entre le visible et l'invisible ont souvent été présentées comme relevant de la superstition ou de la sorcellerie. Or, pour l'auteur, ces connaissances doivent être étudiées dans leur propre logique.

Cela ne signifie pas que toutes les pratiques traditionnelles doivent être considérées comme efficaces ou acceptées sans examen. Cela signifie plutôt qu'elles doivent être comprises, documentées et analysées dans leur contexte culturel avant d'être jugées.

Le défi contemporain consiste donc à établir un dialogue entre les connaissances traditionnelles et les méthodes scientifiques modernes.

6. Le Mvet comme système de connaissance

Dans cette perspective, le Mvet ne doit pas être réduit à un simple instrument musical ou à un récit destiné au divertissement.

Il constitue un système de représentation et de transmission des connaissances.

La geste du Mvet met en relation plusieurs dimensions :

  • l'homme et la nature ;
  • le visible et l'invisible ;
  • les vivants et les ancêtres ;
  • le bien et le mal ;
  • la connaissance et l'ignorance ;
  • la vie et la mort ;
  • le monde humain et le monde spirituel.

Le Ndzô-Mvet est précisément celui qui possède les outils nécessaires pour interpréter cette complexité. Son rôle est donc également philosophique : il aide la communauté à réfléchir sur l'existence, sur son histoire et sur son avenir.

7. Le Ndzô-Mvet comme acteur de la médecine traditionnelle

Le chapitre rapproche également le Ndzô-Mvet de la figure du tradithérapeute.

Dans la société traditionnelle, la maladie ne se limite pas nécessairement à une manifestation physique. Elle peut être comprise à travers des dimensions sociales, psychologiques, spirituelles et environnementales. Cette conception globale explique pourquoi certains spécialistes traditionnels peuvent intervenir simultanément sur plusieurs dimensions de la personne.

Le Ndzô-Mvet est ainsi présenté comme un acteur d'une conception de la médecine dans laquelle le visible et l'invisible ne sont pas nécessairement séparés. Cette conception mérite d'être étudiée avec les outils de l'anthropologie, de l'histoire des sciences et de la médecine interculturelle.

8. Une connaissance au service de la société

La véritable caractéristique du Ndzô-Mvet réside finalement dans sa fonction sociale.

Il n'est pas seulement celui qui connaît : il est celui qui doit mettre sa connaissance au service de la communauté. Il contribue à transmettre l'histoire, à expliquer le monde, à préserver les valeurs et à maintenir une continuité entre les générations. Son savoir est donc inséparable d'une responsabilité.

Cette responsabilité implique notamment le respect du secret, des règles sociales et des principes moraux transmis par la tradition.

Conclusion

La question « Peut-on assimiler Ndzô-Mvet à un sorcier ? » ne peut être résolue en se fondant uniquement sur la nature des connaissances détenues par l'un ou l'autre.

Le Ndzô-Mvet et le sorcier peuvent, dans certaines représentations, être rapprochés parce qu'ils sont associés à une connaissance des réalités visibles et invisibles. Cependant, la finalité de leur savoir et leur fonction sociale permettent de les distinguer. Le Ndzô-Mvet est présenté comme un sage, un gardien de la mémoire, un interprète du Mvet, un transmetteur de connaissances et un acteur de la médecine traditionnelle. Sa mission fondamentale est orientée vers la transmission, la compréhension, la réparation et le maintien de l'équilibre social.

Cette réflexion invite donc à dépasser les catégories simplificatrices qui ont parfois réduit les savoirs africains à la sorcellerie. L'enjeu contemporain est plutôt de documenter, préserver et étudier ces savoirs, tout en créant un dialogue critique entre les traditions africaines et les connaissances scientifiques modernes.

Ainsi, comprendre le Ndzô-Mvet revient moins à chercher à savoir s'il est « sorcier » qu'à comprendre quelle connaissance il détient, comment il l'acquiert, dans quel cadre il l'utilise et quelle responsabilité cette connaissance lui impose envers la société.

Le Mvet apparaît alors comme une voie de connaissance et le Ndzô-Mvet comme l'un de ses principaux gardiens.

Le livre est disponible sur toutes les plateformes de vente en ligne, sur le site de l'éditeur Atramenta ainsi qu'à Libreville, au Gabon.

 

_____________________________________________________________________________

Plus d’Informations
ONG Génération Ekang

www.generationekang.fr

Facebook I X I YouTube I Telegram I Tiktok I WhatsApp I

+(241) 077 531-641 II 077 514-35

 

[1] Venant DEBOMAME ; Réflexion sur la philosophie du Mvet comme remède, enjeu d’une médecine interculturelle, Atramenta, Tampere, 2022, p.108

Publicité
Tag(s) : #VDebomame, #Ekang, #Generationekang, #ecole Ekang, #Philosophie, #Mvett
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :