Dans la chambre des reliques, le Colonel échangeait avec son frère et prenait de ses nouvelles autour d’un café. Avant de prendre une décision importante ou d’entreprendre un voyage, Engbwang Ondo consulte toujours son jumeau et partage avec lui l’unique repas de leurs retrouvailles : des œufs crus.
Durant leurs échanges, chacun prend un œuf et le lance en direction de l’autre ; l’œuf tombe directement dans la bouche de son frère. Ce n’est qu’après avoir avalé d’un trait ce précieux sésame qu’ils prennent la parole.
Engbwang est jumeau. Son frère s’appelle Nfum Ondo, fils d’Ondo Mba. Il est le gardien des mystères et des reliques de son frère. C’était le sacrifice suprême que les deux hommes avaient accepté afin de préserver les reliques visibles et invisibles d’Engong.
Il est rare d’entendre parler de Nfum Ondo, tant son existence relève presque du secret. La descendance d’Ondo Mba est composée notamment de Nsisim, Emame, Ebore, Oyono et Afame. Ce sont les plus connus, bien qu’il en existe d’autres.
— Êtes-vous là ? demanda Engbwang en entrant dans la salle commune.
— Oui, Colonel ! répondirent-ils d’une seule voix.
À Engong, le grade militaire le plus élevé est celui de Colonel. Les anciens estiment que le grade de Général est devenu trop politisé. Il suffit parfois d’être le beau-père du Président, son cousin, son frère ou le plus fidèle soutien de sa politique — même lorsque celle-ci ne satisfait pas le peuple souverain — pour être nommé Général. Dans cette hiérarchie, les étoiles se multiplient : une, deux, trois, quatre ou cinq étoiles, alors même que certains n’ont jamais connu le champ de bataille. À Engong, le grade se mérite et le respect se conquiert par les actes. Les grades ont un poids réel, et chacun doit être capable de porter celui qu’il reçoit.
Lorsque Engbwang arrive, quatre soldats, placés aux quatre coins de la salle, portent symboliquement ses grades afin qu’ils ne touchent jamais le sol. Ils les garderaient jusqu’à la fin de la réunion pour éviter qu’un insigne ne tombe et ne disparaisse mystérieusement pour se retrouver entre les mains d’un fenian qui pourrait ensuite prétendre avoir vaincu le Colonel Boko.
— Les anciens ont tenu une réunion pendant votre séjour à Bikalik, reprit Engbwang.
Père Medza nous a fait part de ta question, Obiang. Beaucoup ont jugé ta demande légitime, car il est nécessaire que d’autres personnes, notamment les jeunes, puissent devenir riches à Engong. Père Medza supporte déjà à lui seul de nombreuses charges financières. Les procédures deviennent trop lentes. Cependant, un problème doit être résolu.
Selon lui, si les jeunes ne sont pas riches, c’est parce que l’argent, les recettes et les bénéfices ne sortent plus des différentes boutiques qu’il a construites à Engong. Les rapports indiquent que lorsque chaque Nkwane Sop verse sa recette mensuelle, les montants déclarés ne dépassent guère cinq cents, mille ou, au mieux, dix mille pièces.
Il a donc décidé de fermer tous les magasins d’Engong, car il vient d’en construire de nouveaux, beaucoup plus vastes, à Minkour Megnoung N'Ekombègn, à Okuin.
— Le problème qui se pose à Okuin, poursuivit le Colonel, est que les boutiques sont gigantesques. Un seul magasin couvre presque la distance reliant Libreville à Lalara. Pourtant, il n’existe pas encore de gérants suffisamment sérieux pour les administrer.
Afin de garantir une bonne gestion et une remontée efficace des recettes, les Anciens vous ont choisis. Chacun d’entre vous devra sélectionner le magasin qu’il souhaite gérer parmi ceux implantés aux différents carrefours.
— Demain matin, vous êtes attendus à Okuin !
— C’est tout ? demanda Ntoutoum.
— Non, répondit le Colonel. Je dois encore vous remettre le manuel des règles de gestion, subtilement élaboré par Angone Endong et validé par le Conseil.
En parlant aux jeunes guerriers, Engbwang se remémore son propre parcours. Il observait, veillait et obéissait scrupuleusement aux valeurs et aux vertus transcendantes du Mvog Ekang Nna.
Il sait que la jeunesse a souvent tendance à agir trop vite et à regretter ensuite ses décisions. C’est pourquoi l’immortalité ne leur est jamais totalement acquise, même lorsqu’ils appartiennent à Engong ; chez Mvog Ola Kara, Mebege, Aseng Mba, le peuple de Touna Bikop Aseng Mba, là où le chien prend rage.
— Voici le manuel qui vous servira de guide dans la gestion des boutiques, reprit le Colonel.
Il comporte de nombreuses lois, mais les plus importantes sont au nombre de cinq :
- Lorsqu’un client entre dans un magasin, il doit obligatoirement payer quelque chose, qu’il le veuille ou non. L’achat est obligatoire.
- Lorsqu’un client demande le prix d’un article, prenez l’article et remettez-le-lui. L’achat est considéré comme conclu ; à défaut, tuez-le !
- On ne fait aucun crédit sans connaître la résidence du client. Demandez-lui s’il possède des plantations de canne à sucre, des femmes ou des enfants afin que ceux-ci puissent servir de garantie en cas de non-remboursement.
- Les femmes n’ont pas le droit d’entrer dans le magasin. Si l’une d’elles y entre, ne la chassez pas ; conduisez-la plutôt à Engong, car de nombreux célibataires y sont encore libres.
- On ne rend jamais la monnaie. Si un client achète un article coûtant mille pièces et qu’il en remet dix mille, dites-lui simplement merci.
Vous savez désormais ce que vous avez à faire.
J’ai parlé.
À cet instant, les soldats soulevèrent les grades cérémoniels, s’écartèrent respectueusement, et le Colonel se leva tel un éléphant géant avant de retourner à ses occupations.
Me lo me bêyè, Me bêyè Mvet...
Chant :
Awu éhééé ma ye wu héééé
Yebeghan héééé yebeghan
M’Ayi mon y’azangone né
Yebeghan héééé yebeghan
Mon ye missele Okuine
Yebeghan héééé yebeghan
Mon ye Messama ye Milô
Yebeghan héééé yebeghan
Mon ye Messang Ekoro Ntougou
Yebeghan héééé yebeghan
Mone ngoane Essadone
Yebeghan héééé yebeghan
Mon Meyong beyeme
Yebeghan héééé yebeghan
Teman ne ze wokh Angone mana hooo
Yebeghan héééé yebeghan
Mewuléééé, éhéééé
Yebeghan héééé yebeghan
Eñi é ne milan hééé
Yebeghan héééé yebeghan
Ngoma yina,
Ayina yina !
Je sème le vent !
— Oui !
Je tire l’éléphant !
— Oui !
Que les oreilles écoutent !
Qu’elles écoutent le Mvet !
La suite dans jeudi Anthropologie prochaine de l’ONG Génération Ekang
Extrait : du livre de venant Debomame
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